Tu n’es pas fou, la procédure est conforme
Tu es devant un formulaire. La situation que tu dois déclarer existe. Elle a même eu l’obligeance de t’arriver personnellement. Pourtant, aucune case ne lui correspond. Tu cherches une rubrique « autre », dernier refuge administratif de ce qui possède l’impolitesse d’être réel. Elle n’existe pas davantage. Le système te propose trois réponses fausses, mais correctement alignées.
Tu appelles le service compétent. Une voix enregistrée t’invite à consulter le site. Le site t’explique que, pour toute difficulté, tu peux appeler le service compétent. Après vingt minutes, tu atteins un être humain dont la principale fonction consiste à vérifier que tu as bien utilisé les outils conçus pour éviter son intervention. Il comprend le problème. C’est déjà beaucoup. Il ne peut rien faire. C’est conforme.
À ce moment précis, deux possibilités s’offrent à toi. La première consiste à penser que tu as mal compris. La seconde consiste à constater que tout le monde a très bien compris, mais que la procédure ne contient aucun emplacement prévu pour cette compréhension.
L’absurde moderne vit là : dans l’écart entre la fonction annoncée et le résultat produit, entre le langage du service et l’expérience de l’obstacle, entre la promesse d’autonomie et le menu déjà choisi. Il ne ressemble pas toujours à une erreur. Souvent, il fonctionne exactement comme prévu.
### L’absurde moderne n’est pas un accident
Nous aimons imaginer que les dispositifs incohérents sont le produit d’une maladresse. Quelqu’un a mal conçu le formulaire. Une équipe a oublié un cas particulier. Une procédure ancienne n’a pas été mise à jour. Cela arrive. La civilisation n’est pas administrée par des génies maléfiques ; elle est principalement maintenue par des personnes fatiguées qui cherchent le fichier nommé « final_v7_corrigé_bis ».
Mais toutes les absurdités ne sont pas des pannes. Certaines remplissent des fonctions très précises. Elles dispersent la responsabilité jusqu’à ce qu’aucune personne ne puisse être tenue de décider. Elles déplacent le coût d’un problème vers celui qui le subit. Elles produisent une trace attestant qu’une action a été menée, même lorsque rien n’a changé. Elles transforment un conflit matériel en difficulté émotionnelle. Elles épuisent suffisamment l’usager pour que son abandon ressemble à un consentement.
Prenons la réunion qui ne décide rien. Si sa fonction officielle est de décider, elle a échoué. Si sa fonction réelle est de montrer que les personnes concernées ont été consultées, de partager le risque ou de retarder le moment où quelqu’un devra assumer un choix, elle peut être une réussite remarquable. Elle aura consommé deux heures, douze cafés et l’âme résiduelle d’un stagiaire, mais elle aura produit l’objet attendu : la preuve que la réunion a eu lieu.
L’absurdité ne désigne donc pas seulement ce qui n’a pas de sens. Elle désigne ce qui devient impossible à défendre dès que l’on compare le discours à la fonction réelle. Le dispositif affirme simplifier ; il transfère le travail. Il prétend écouter ; il collecte une réaction. Il annonce un choix ; il organise la direction du clic. Il célèbre l’humain ; il supprime l’interlocuteur.
La première règle de survie consiste à poser une question peu spectaculaire : à quoi cela sert-il réellement ? Pas à quoi cela devrait servir. Pas ce que le slogan promet. Ce que le mécanisme produit, distribue, protège ou évite.
### La normalité par répétition
Une absurdité nouvelle choque. Une absurdité répétée devient une procédure. Quelques mois plus tard, elle se transforme en tradition. On finit par expliquer aux nouveaux qu’elle est indispensable, sans parvenir à se souvenir de la catastrophe qu’elle était censée empêcher.
La répétition possède ce talent : elle remplace la justification. Nous cessons de demander si une pratique est cohérente dès qu’elle est suffisamment familière. Le geste est reproduit parce qu’il a déjà été reproduit. La règle devient sa propre preuve. Son ancienneté lui offre un uniforme et l’uniforme lui donne l’air de savoir où il va.
Courant ne signifie pas cohérent. Normal ne signifie pas juste. Familier ne signifie même pas utile.
Il arrive qu’une règle soit seulement une absurdité qui a obtenu un budget.
Fragment de Petit guide de survie en absurdité moderne, d’Anya Drakovna, avec Kerl en appui visuel, collection Anatomie de l’Absurde.
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